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Shenmue

par | 3 Août 2019

Vers l’accueil de la rétrospective

Vers Shenmue II

Shenmue par AM-2 (1999)

Disponible sur : Dreamcast / PC / PlayStation 4 / Xbox One
Temps de lecture : 17 min 49 s

ATTENTION — SPOILERS. L’auteur de ce texte s’engage à divulguer le moins d’information possible concernant l’intrigue de Shenmue, mais il peut tout de même contenir quelques spoilers gâchant le plaisir de la découverte. Si vous souhaitez jouer à Shenmue dans les meilleures conditions possibles, nous vous conseillons de reporter votre lecture de cet article.

Yu Suzuki n’est pas le genre à se reposer sur une formule existante. Au lieu de capitaliser sur le succès planétaire de Street Fighter II, il juge plus excitant de se lancer dans le combat en trois dimensions et crée Virtua Fighter. Pour les jeux de rôle, son approche est assez semblable : il considère que les RPG en 2D possèdent des défauts, comme les animations de marche qui ne s’arrêtent pas au contact d’un mur ou l’impossibilité de parler à un personnage non-jouable sans lui faire face. Pour gommer ces désagréments, il étudie le genre au début des années 90 et envisage de créer un RPG en 3D où tout était encore à faire.

Habitués des jeux d’arcade dont l’expérience est souvent inférieure à 3 minutes, il imagine en 1995 et avec l’AM2 un prototype intitulé The Old Man and the Peach Tree qui se caractérise par la liberté de conversation qu’il offre. Le jeu se déroule dans la Chine des années 50 et met le joueur aux commandes de Taro, à la recherche d’un maître du kung-fu nommé Ryu. Il ne sortira malheureusement jamais mais servira de terreau à un futur RPG dans l’univers de Virtua Fighter.

Ce hors-série, censé raconter l’histoire d’Akira, contiendrait des scènes cinématiques, des doublages et des environnements et personnages entièrement modélisés en 3D. Yū Suzuki embauchera même un directeur de film, un scénariste et un metteur en scène pour fondre au mieux les scènes cinématiques et le gameplay. Imaginé autour de quatre concepts, on y trouve les prémices de la saga Shenmue : la tristesse, le voyage, le combat et le renouveau. L’histoire, étalée sur 11 chapitres, raconterait la perte du père d’Akira, son départ pour la Chine, un combat héroïque et le voyage qui l’attendrait au-delà de son aventure.

À l’époque, le jeu est pensé pour la Saturn mais l’équipe décide de poursuivre le développement pour la Dreamcast, devenant le Shenmue que l’on connaît aujourd’hui et qui n’est plus du tout un RPG. D’abord appelé le projet Guppy puis le projet Berkeley, Shenmue aura donné bien du fil à retordre aux développeurs tant ses ambitions sont démesurées. Par exemple, la modélisation de tous les environnements aurait demandé, selon Yū Suzuki, une soixantaine de GD-ROM pour faire tenir le jeu !

Des techniques de compression ont été mises en place, dont l’Unit Construction qui agence automatiquement les bâtiments et le Magic Room, un algorithme plaçant mécaniquement les objets d’une pièce tout en s’assurant que le joueur puisse s’y déplacer sans être bloqué. Le Magic Maze permet également de générer des plantes et des arbres de façon automatique dans la dernière partie de Shenmue II.

Lorsqu’il sort en décembre 1999, Shenmue est une énorme claque, une véritable prouesse technologique. Pour ainsi dire, l’écart qui existe entre Shenmue et les RPG de l’ère 32-bits, dont on sortait à peine, est abyssal. Par exemple, il est difficile de croire que Dragon Quest VII sur PlayStation ne sortirait que 10 mois plus tard ! Il faut dire que le projet a un coût, puisque son développement est estimé à quelques 47 millions de dollars, un record pour l’époque.

Shenmue

Mais le plus révolutionnaire, concernant Shenmue, est la sensation de liberté qu’offre le jeu. Décrit comme FREE pour full reactive eyes entertainment, la promesse initiale est de se balader dans un monde où le joueur pourrait interagir avec n’importe quel élément de l’environnement. Évidemment, Shenmue possède des limites mais le joueur peut par exemple se rendre à l’épicerie et attraper de la marchandise sur les linéaires, ce qui change des traditionnels menus « achat » et « vente ». Les premières minutes de Shenmue sont à ce titre les plus marquantes, parce que le joueur peut fouiller quasiment tous les placards et même décrocher les cadres du mur. L’entrée est même équipée d’un téléphone à cadran fonctionnel qu’il faudra utiliser en composant les numéros un par un.

Shenmue est le premier chapitre des 11 initialement prévus. Débutant le 29 novembre 1986, il raconte le drame du jeune Ryo Hazuki, témoin de l’assassinat de son père Iwao au dojo familial par le mystérieux Lan Di. Après une scène cinématique d’introduction absolument mythique, Ryo part à sa recherche pour venger la mort de son père. Shenmue est véritablement construit comme un récit initiatique et Ryo doit récolter, de fil en aiguilles, des informations sur ce tueur dont il ne sait absolument rien, si ce n’est qu’il est venu dérober à Iwao un étrange miroir.

Ryo Hazuki

Ryo Hazuki

Âgé de 18 ans, Ryo est témoin de l’assassinat de son père. Expert des arts martiaux, il décide de partir à la recherche de Lan Di pour assouvir sa vengeance. Il est parfois naïf mais sa détermination n’a pas d’égal.

Iwao Hazuki

Iwao Hazuki

Il est le père de Ryo, assassiné par Lan Di venu lui dérober d’étranges miroirs qu’il gardait cachés au dojo. Ce maître du ju-jitsu semble avoir un nébuleux passé en Chine où il aurait tué un dénommé Zhao Sun Ming.

Lan Di

Lan Di

Il est l’assassin d’Iwao Hazuki. Parmi les plus hautes sphères des Chi You Men, une organisation mafieuse chinoise, il recherche les miroirs du Phénix et du Dragon. Sa longue tresse et sa robe verte sont impeccables en toute circonstance.

Nozomi Harasaki

Nozomi Harasaki

Nozomi est une amie proche de Ryo qui pourrait être sa petite amie s’il s’y intéressait. Née au Canada, elle vit à Dobuita depuis le collège et travaille comme fleuriste avec sa grand-mère.

Masayuki Fukuhara

Masayuki Fukuhara

Fuku-san est un disciple d’Iwao qui s’entraîne au dojo familial et vit à la résidence Hazuki. Légèrement plus âgé, il est également un proche ami de Ryo qui le considère comme un frère.

Ine Hayada

Ine Hayada

Ine-san est la gouvernante de la résidence Hazuki. Elle s’inquiète beaucoup des agissements de Ryo à la suite de la mort de son père. Jusqu’à ce que Ryo trouve un travail, elle lui octroie 500 ¥ par jour.

Maître Chen

Maître Chen

Maître Chen a fait fortune sur le marché de l’art et vit à au port de Yokosuka avec son fils Guizhang. Tout le monde n’a pas la chance de le rencontrer mais il sera d’un grand secours pour Ryo.

Guizhang Chen

Guizhang Chen

Guizhang est le fils de maître Chen. Cet expert des arts martiaux n’a pas entièrement confiance en Ryo au premier abord mais il lui prêtera ensuite main forte, avec un soutien indéfectible.

Chai

Chai

Ce membre des Chi You Men travaille à la solde de Lan Di. Il fait partie des principaux antagonistes du premier épisode et fait tout ce qu’il peut pour empêcher Ryo de retrouver son maître et poser la main sur le miroir tant convoité.

Ryo est amené au cours de la partie à rencontrer de nombreux autres personnages, ce qui est l’un des points les plus intéressants de Shenmue. Chaque PNJ possède une routine, une personnalité, des relations sociales avec d’autres habitants de Yokosuka et des lieux qu’ils fréquentent quotidiennement. L’un d’entre eux, par exemple, partage son temps entre la salle d’arcade et le restaurant de burgers. Les commerçants n’ouvrent pas tous à la même heure et Ine-san, à la résidence Hazuki, occupe sa journée différemment selon l’heure.

Voilà ce qui donne l’impression que le monde de Shenmue existe sans nous, bien qu’il ne soit pas persistant. Au total, 450 personnages non-jouables sont recensés dans Shenmue I et Shenmue II réunis avec chacun sa petite vie programmée par les développeurs, dont la biographie et l’agenda sont notamment détaillés dans les guides stratégiques, y compris les moins volubiles. Évidemment, il y en a beaucoup d’entre eux qui ne sont pas d’un grand intérêt, comme ces salary men qui refusent de répondre quand on leur adresse la parole. Mais certains ont plus de liens avec Ryo, comme Tom, le vendeur de hot-dogs de Yokosuka.

D’ailleurs, Shenmue ne parvient pas à créer autant d’attaches aux personnages non-jouables qu’à Ryo : Tom, notamment, en est le parfait exemple. Son rôle dans l’histoire est plus que mineur puisqu’il passe la majeure partie de son temps à se dandiner sur Hip de Hop devant ses sandwichs. Pourtant, quand il quitte Dobuita pour retourner au pays, Ryo suit son avion du regard en déplorant son départ, déclarant même que Tom lui manquerait ! Peut-être que les développeurs ont consigné dans les biographies préparatoires du jeu qu’ils étaient très proches l’un de l’autre, mais rien dans Shenmue ne le laisse entendre.

En l’occurrence, les personnages non-jouables ne sont tout de même pas relégués au rôle de figurants puisque le joueur doit les interroger pour progresser.

Une journée-type de Shenmue se déroule ainsi : Ryo se lève et consulte son carnet où son dernier objectif est griffonné.

Il y en a deux sortes : une question en suspens ou un rendez-vous imminent. Dans le premier cas, il faut alors interroger les habitants du quartier pour qu’avance l’enquête. Par exemple, à un certain point de l’aventure, Ryo recherche des Chinois en ville, bien qu’on tente de lui expliquer que tous les Chinois ne sont pas mauvais. Petit à petit, il est dirigé vers des commerces chinois et il découvre alors l’existence des Trois Lames.

Dans le cas d’un rendez-vous, le lieu et l’heure sont indiqués et Ryo doit s’y rendre pour que progresse l’histoire. S’il n’est pas ponctuel, le rendez-vous est remis au lendemain et ainsi de suite.

Une journée de Shenmue dure environ une heure dans le monde réel. Il existe bien une limite de 135 jours pour boucler le jeu mais, honnêtement, même en le faisait exprès, il est difficile d’obtenir la mauvaise fin dans laquelle Lan Di revient à Yokosuka pour se défaire de Ryo. Dans ce cas, le joueur doit recommencer à zéro. Dans tous les cas, Ryo retournera toujours à la résidence Hazuki à 23 h 30 pour se mettre au lit, qu’importe ce qu’il était en train de faire. Sa chambre est d’ailleurs le seul endroit où il est possible de sauvegarder sa partie.

Lors de cette phase, nommée Free Quest au sein du jeu, le joueur déplace Ryo à la troisième personne mais peut à tout moment passer en vue subjective, pour détailler des objets, par exemple, ou pour verrouiller un personnage à qui l’on souhaite parler. La jouabilité n’a d’ailleurs pas séduit tout le monde : la manette Dreamcast ne possédant pas de deuxième joystick, les déplacements se réalisent à l’aide de la croix directionnelle, ou en maintenant la gâchette L, tandis que le joystick sert à contrôler la vue.

Voilà sans doute deux des principales raisons qui ont rebuté les détracteurs de Shenmue : les phases d’enquête, délibérément lentes et parfois peu animées, peuvent créer l’ennui si le joueur n’adhère pas au monde qui l’entoure. Ensuite, contrôler un personnage ne devrait pas être si compliqué et, bien que l’on prenne vite le pli, les premiers pas avec Ryo sont tout sauf naturels, donnant une impression de pesanteur malgré la fougue de la jeunesse.

Shenmue (capture d'écran)

Outre la phase d’enquête, pendant laquelle Ryo peut occuper son temps avec des activités annexes, il existe également des phases d’action qui prennent différentes formes.

Il y a, tout d’abord, des combats que l’on appelle Free Battles. Ils sont souvent décrits comme ressemblant à Virtua Fighter mais le joueur doit parfois affronter plusieurs adversaires en même temps, dont le combat final où pas moins de 70 voyous vous barrent la route. Les combats sont dans l’ensemble plutôt simples à assimiler avec un coup de poing, un coup de pied, une esquive et une choppe. Ce qui est plus intéressant, en revanche, est la capacité de Ryo à apprendre de nouvelles techniques : il peut les découvrir en consultant des parchemins ou les apprendre auprès de certains PNJ. De plus, en répétant une attaque, la maîtrise qu’en a Ryo augmente, d’où l’intérêt de s’entraîner au dojo avec Fuku-san ou seul sur un parking désert.

Le « point faible » de ce système de combat est que, en dépit de sa profondeur, il n’est souvent pas nécessaire de faire l’effort de s’améliorer. Un joueur qui ne prend pas la peine de maîtriser les techniques et qui préfère appuyer sur tous les boutons pourra s’en sortir car les adversaires sont rarement redoutables au point d’entraver la progression dans le jeu.

Il y a ensuite les bien-nommés QTE pour Quick Time Events. Ces phases sont, pour les décrire très simplement, des scènes cinématiques au cours desquelles le joueur doit appuyer sur les commandes adéquates. Par exemple, au cours d’un combat, le bouton « B » peut s’afficher et il convient de l’enclencher dans la fenêtre de temps imparti. D’ailleurs, rater la commande n’est pas forcément éliminatoire, selon la séquence.

Les QTE sont de plus en plus intéressants à mesure que le jeu progresse avec des successions d’inputs déroutants et des séquences inoubliables, notamment la course-poursuite avec Jimmy de l’agence de voyage de Dobuita. Le système n’est pas nouveau puisque des jeux comme Dragon’s Lair utilisent également une sorte de QTE mais Shenmue les modernise largement. Leur intégration avec le jeu est d’ailleurs épatante, puisque les dites-séquences utilisent le moteur du jeu.

L’alternance d’enquêtes, de combats et de QTE contribue au rythme particulier de Shenmue qui est, dans l’ensemble, un jeu très lent. Les scènes d’action sont de ce fait plus percutantes. Il y a plusieurs séquences mémorables qui viennent casser cette monotonie, comme une phrase d’infiltration à la recherche du hangar №8 ou une virée à moto en pleine nuit sur la voie rapide. Outre les trois phases de jeu, il existe un grand nombre d’autres activités dont certaines sont optionnelles. La plus emblématique est, en revanche, obligatoire pour progresser dans l’histoire : il s’agit de la conduite du chariot élévateur.

Pour gagner sa pitance et enquêter sur un gang du port de Yokosuka, Ryo accepte un travail de cariste où il déplace des caisses d’un point A à un point B à l’aide de son chariot. Plusieurs journées d’affilée, il doit déplacer un maximum de caisses pour obtenir une augmentation salariale, en suivant le plan que nous donne le responsable au début de chaque journée. Le mini-jeu du chariot élévateur a beaucoup divisé les joueurs, entre ceux qui s’y sont ennuyés et ceux qui ont adoré ce jeu dans le jeu. Les contrôles, notamment, sont à ce point réussis que chaque matinée de travail débute par une petite course de chariots sur le port, comme une signature de Yū Suzuki.

Mais d’autres activités moins chronophages et totalement optionnelles permettent de tuer le temps pendant les phases d’enquête où l’on doit attendre une échéance. Parmi celles-ci, la plus emblématique est sans doute la salle d’arcade de Dobuita, You Arcade (et non pas Yu), dans laquelle le joueur peut s’adonner à Space Harrier et Hang On, deux légendes de l’AM2. On y trouve également QTE Title et Excite QTE 2 qui, comme leurs noms l’indiquent, sont des mini-jeux basés autour des QTE ainsi qu’un jeu de fléchettes.

Shenmue (capture d'écran)

Pour l’anecdote, il est possible de gagner Space Harrier et Hang On dans les magasins Tomato du jeu. Ryo peut alors y jouer dans le salon de la résidence Hazuki grâce à la Saturn cachée dans le meuble télé, console qui ne sortira qu’en 1994 dans le monde réel.

De l’autre côté de la ville, il est également possible de passer du temps devant les machines à sous, pour ceux qui préfèrent les jeux d’argent. Ryo peut également s’occuper du chaton abandonné qu’a recueilli Megumi, une jeune voisine de Yamanose. La mère du chaton s’est par malheur fait écraser par l’automobile de Lan Di le même jour que l’assassinat du père de Ryo. Il est possible de lui parler, le caresser mais surtout le nourrir pour qu’il devienne un matou autonome. Le chat ne peut pas mourir mais en prendre soin débloque notamment des dialogues supplémentaires entre Ryo et Nozomi.

En outre, le jeu est généreux pour les collectionneurs puisqu’il propose de découvrir de nombreux parchemins cachés pour apprendre le kung-fu et, voilà qui en étonnera plus d’un, des gashapon. Selon la machine dans laquelle Ryo insère ses pièces, il est possible d’obtenir des mini-figurines de Virtua Fighter, de Sonic et de plein d’autres jeux Sega comme NiGHTS, Fantasy Zone, Phantasy Star. Toutes les obtenir demande néanmoins beaucoup de patience et autant d’argent.

Flâner dans les rues de Yokosuka est tellement immersif que Shenmue se vit aussi comme un voyage en province japonaise. Les aléas de la météo, dictés par le Magic Weather, rendent l’expérience encore plus immersive. Selon la progression d’un joueur, un événement peut tout aussi bien se dérouler sous la pluie que sous la neige, changeant évidemment sa dramaturgie. Il faut dire qu’à l’époque, les jeux dans lesquels la météo était variable se comptaient sur les doigts de la main. À ce propos, il existe même une option qui simule les conditions météorologiques exactes de cette période de l’année dans le monde réel, après avoir fini le jeu. Le monde semble vivant et chaque partie est un peu différente. D’ailleurs, il n’est pas rare de découvrir de nouvelles choses même après 4 ou 5 runs sur le jeu. Il y a tellement de détails à discerner qu’il est difficile d’en avoir définitivement fait le tour.

Malgré ce, Shenmue n’est pas un monde aussi ouvert que l’on pourrait croire, notamment parce que la narration est très présente et que son déroulé est très linéaire. Il n’y a, pour ainsi dire, qu’une seule « quête » et l’ordre des événements que le joueur rencontre est, à peu de choses près, toujours le même.

Il y a bien quelques scènes cinématiques qui se déclenchent uniquement lorsque l’on passe à des endroits précis. L’une d’entre elles, par exemple, démarre en passant près d’un distributeur de sodas de Dobuita : un personnage secondaire, Wang Guang Ji, n’a pas de monnaie et réclame à Ryo de lui payer sa canette. La scène est loin d’être anecdotique parce que Shenmue fait partie des premiers jeux à pratiquer le product placement, Ryo pouvant boire goulument des canettes de Coca-Cola, Fanta ou Sprite. Les emplacements des distributeurs ont minutieusement été choisis pour que les marques soient bien visibles. En Occident, néanmoins, elles ont été remplacées par du Bell Wood’s Jet Cola.

Toujours est-il que le sens de la mise en scène est omniprésent dans Shenmue, qu’il s’agisse de la dégustation d’une canette ou de l’épilogue. De nombreux travelings verticaux, entre autres, donnent un côté désuet mais également charmant aux scènes cinématiques. Il y a dans Shenmue un côté kung-fu pian des années 80 qui lui donne beaucoup de corps et qui permet aussi de contextualiser le récit. Les musiques atmosphériques contribuent également à l’ambiance particulière du jeu, les célèbres (et magnifiques) mélodies que l’on connaît bien sont plutôt réservées à quelques moments-clés, les plus marquants. Certaines pistes sont notamment signées Yuzo Koshiro, bien qu’il ne soit pas le seul compositeur.

Il est regrettable, par ailleurs, que les doublages anglais fassent perdre autant de sens aux dialogues. Par exemple, dans la version japonaise, Ryo rencontre des américains dont le ton est on ne peut plus arrogant ; cela ne se ressent plus dans la traduction. Tom, le vendeur de hot-dog, discute dans la version originale avec un japonais approximatif ; là encore, la version anglo-saxonne se contente de lui coller un accent jamaïcain qui ne correspond pas au personnage. Cela gâche des efforts d’écriture et crée des éléments de distanciation.

La mise en scène dans son ensemble sert en réalité une histoire plutôt simple mais loin d’être inintéressante. Véritable récit initiatique, on s’attache énormément à Ryo que l’on voit grandir pendant ses quelques mois à Yokosuka, alors même que Shenmue n’est qu’un chapitre de la grande saga qui était alors prévue.

Shenmue (capture d'écran)

Peut-être que son âge peut faire oublier à quel point Shenmue était révolutionnaire lorsqu’il est sorti en 1999. Mais au-delà du temps qui passe, l’expérience reste exceptionnelle parce que le monde est si immersif qu’on finit par avoir l’impression d’en faire partie. Et lorsque l’on prend conscience que Shenmue n’est que le prologue d’une saga en 11 épisodes, il y a de quoi avoir le vertige et d’être également très enthousiasmé. Shenmue appelle une suite directe car il n’apporte pas toutes les réponses aux questions qu’il pose lui-même : que signifie le titre, qui est Shenhua que l’on voit en rêve mais que l’on ne croise pas dans l’aventure ? Cette jeune femme mystérieuse est pourtant présente sur la jaquette du jeu, sur les posters, dans les bandes-annonces… Qui est-elle ?

Avant d’assouvir sa vengeance, le joueur devra néanmoins faire escale à Hong-Kong dans le légendaire Shenmue II qui est encore plus grand, plus riche et plus fou. Le deuxième volet est aussi tristement célèbre parce que, faute de succès commercial, il est longtemps resté le « dernier » épisode, laissant la série orpheline d’une conclusion.

1999 — What’s Shenmue? — Dreamcast

Peu avant la sortie de Shenmue, une démo fut distribuée aux joueurs l’ayant précommandé pour se familiariser avec le jeu. Une autre édition du disque était offerte avec le magazine japonais Famitsu. Dans What’s Shenmue?, le joueur contrôle Ryo à la recherche de M. Yukawa, alors PDG de Sega. Il convient de mener l’enquête dans une version tronquée de Dobuita. L’un des points étonnants de la démo est la possibilité de s’accroupir en appuyant sur X, un mouvement qui n’existe ni dans Shenmue, ni dans Shenmue II.

Bien que la scène de M. Yukawa n’apparaisse pas dans la version finale de Shenmue, il est tout de même possible de le rencontrer et de discuter avec lui dans la version japonaise.

1999 — Shenmue Passport — Dreamcast

Accompagnant les trois disques de Shenmue, Shenmue Passport était inclus dans la version Dreamcast. Ce GD-ROM proposait des contenus à la gloire de Shenmue, détaillant notamment ses principales caractéristiques et permettant de contempler en détail les modélisations des visages des protagonistes. Shenmue Passport permettait aussi de se connecter au portail officiel de Shenmue pour partager ses scores et consulter des informations supplémentaires sur le jeu puisque, rappelons-le, la Dreamcast se connectait à Internet.

1999 — Shenmue: The Movie

Visiblement satisfait de la mise en scène des cinématiques de Shenmue, Sega a décidé d’en faire un film diffusé dans les cinémas japonais. Il ne s’agit pas d’un film dérivé de Shenmue mais bel et bien des scènes cinématiques compilées, avec un filtre rendant les graphismes moins colorés mais plus réalistes et un récit largement tronqué pour tenir sur une heure et demie.

Quelques scènes in-game apparaissent également mais sans HUD, évidemment. Le plus dommage, concernant Shenmue: The Movie, est qu’il utilise les doublages anglais au lieu des versions originales, nettement meilleures. Dans la version DVD, il est néanmoins possible de choisir la langue. Shenmue: The Movie a notamment accompagné la sortie de Shenmue II sur Xbox puisqu’il était offert avec.

2001 — US Shenmue — Dreamcast

Sorti uniquement au Japon, US Shenmue est une version spéciale contenant les doublages et les sous-titres anglais. Il est néanmoins possible d’y jouer avec les textes en japonais. Malheureusement, aucune version contenant les doublages japonais n’est sortie en Occident.

2018 — Shenmue I & II — PC, PlayStation 4 et Xbox One

Dans le sillon de la sortie de Shenmue III, Sega a dépoussiéré son duo de jeux Shenmue pour les consoles modernes. Shenmue I & II sont ressortis sur PC, PlayStation 4 et Xbox One quasiment à l’identique. En ce qui concerne le premier épisode de Shenmue, c’était la première fois qu’il sortait sur une autre console que la Dreamcast, le rendant enfin accessible à ceux qui n’ont pas connu la dernière console de Sega.

Outre la plus grande résolution, l’affichage en 16/9 et la disparition des temps de chargement, cette version dite « HD » n’apporte que peu de nouveautés.

Parmi elles, il est désormais possible de sauvegarder n’importe où et n’importe quand. Une option de voyage rapide permet de téléporter Ryo pour éviter les trajets en baskets mais attention à ne pas manquer une cinématique qui se trouverait sur le chemin. Shenmue I & II ajoutent aussi les sous-titres en français (entre autres) et le choix entre les doublages anglais et japonais. Il faut enfin saluer le mapping beaucoup plus agréable que sur Dreamcast et Xbox avec la possibilité de se déplacer au stick gauche tout en bougeant la caméra du stick droit. Chaque épisode apporte son lot de succès et de trophées pour découvrir de nouvelles façons d’y jouer.

Shenmue (capture d'écran)

Pour aller plus loin : Yakuza par Amusement Vision (2005) disponible sur PlayStation 2, PlayStation 3 et Wii U

Dans Yakuza, le joueur incarne Kiryu Kazuma qui, comme l’indique le titre du jeu, est un yakuza impliqué dans un meurtre qu’il n’a pas commis. Il est possible de se balader librement dans le quartier imaginaire de Kamurocho et de participer à de très nombreuses activités optionnelles. Le jeu se découpe en deux phases distinctes : l’exploration d’un côté et les combats « beat them all » de l’autre, très nerveux et très nombreux.

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Vers Shenmue II